La création artistique
est indissociable de l'évolution de son époque.
Ainsi la crise économique mondiale change l'esprit
de notre temps. Au début des années 1950-70
« Le fond de l'art » était révolutionnaire.
Celui des années 80 est baroque.
Comme chacun a son idée
sur le baroque, je partirai de faits qui peuvent être
admis par tous.
Dans notre société
sans issue où seules les valeurs les plus traditionnelles
reviennent à la mode, la conscience d'une mort prochaine
rôde, mais la date en est indéterminée.
Alors l'évasion par l'imagination s'en trouve décuplée.
Les mondes « nouveaux » interstellaires
fleurissent et renvoient à une préhistoire où
scintille l'innocence électronique, et le réel
fuit, perverti, détourné, récupéré,
par les filtres multiplicateurs des puissances médiatiques
et du moule informatique. Publicité et politique ne
proposent plus que des « atmosphères »,
dont les souffles subtils nous poussent dans une direction
puis une autre. Que de trompe l'il !
Mais, à l'exemple des
cabinets secrets où les princes baroques éprouvaient
la fragilité de leur pouvoir au contact des mystérieuses
découvertes de la science naissante, les puissances
médiatiques cultivent en leur sein la faille photographique.
La surface sensible piège le regard et le renvoie à
lui-même. Grâce à cet arrêt sur l'image,
la photographie introduit une distance par laquelle s'insinue
l'esprit critique. A la fois dans le temps et hors, elle perturbe
le flux ininterrompu des sollicitations qui modèlent
notre comportement.
Un demi siècle après
la musique dite électroacoustique, la photographie
prend en compte toutes les perturbations de la perception
visuelle - que nous éliminons plus ou moins consciemment.
Ces perturbations constituent néanmoins la chair même
de notre existence artistique.
Certes tout a déjà
été inventé.
Mais la résurgence d'un
geste baroque ouvre la photographie et institue l'égalité
des droits entre le contrôle et l'incontrôlable.
Pour expliciter son uvre
romanesque, Claude Simon cite une formule de Jean Ricardou;
je la reprendrai en disant que l'image photographique « peut
se présenter pour ce qu'elle est : non plus la
représentation d'une réalité, mais l'aventure
d'une représentation ».
Etape essentielle de la traversée
des miroirs.
La photographie, art plastique
à part entière, explore l'avenir.
Yves Phelippot, La Rochelle 1985 |