L'opéra photographique européen
Tout le projet est dans le titre;
titre étonnant par son ambition (opéra), étonnant
par ses rapprochements (opéra et photo), et par son
ampleur (européenne).
Mais au seuil d'un nouveau millénaire
ce titre évoque le riche passé de l'histoire
artistique européenne et ouvre des perspectives insoupçonnées
vers la réalisation du grand projet de l'art contemporain
: l'uvre globale qui serait la synthèse de toutes
les formes d'expression artistique.
Deux parties sont déjà
réalisées, trois restent à créer.
Présentation des différents aspects :
1. L'OPERA
- uvre en italien,
- uvre musicale la plus achevée, celle vers
laquelle tendent, y compris de nos jours, tous les compositeurs;
c'est l'uvre où toutes les facettes d'un talent
s'expriment, où l'artiste révèle la vision
d'ensemble qu'il porte sur son uvre et sur le monde.
C'est l'uvre qui demande des années de travail,
de recherche, qui sous tend tous les actes du créateur
(cf. « Licht » l'opéra de 7 jours
de Karlheinz STOCKHAUSEN).
Il en est de même pour
mon travail photographique. Une montée en puissance
régulière depuis ma première création :
« Musique du Regard » (1986) jusqu'à
« Venise Opéra » (1996); l'intégration
progressive dans mes images des différentes structures
musicales, avec le souci constant de concevoir des formats
toujours plus amples avec une vie photographique interne foisonnante.
Il s'agit d'une sorte de Tétralogie :
quatre grandes parties
1. Versailles : la tragédie
mythologique
2. Venise : l'explosion de
la créativité et du rêve
3. Prague : la tragédie
religieuse
4. Barcelone : les sources des révolutions artistiques
contemporaines
Et une Coda : Bâle où musique contemporaine,
musique baroque et carnaval sont de connivence
Un fil conducteur : l'eau
symbole du temps, de la vie des sentiments, l'eau dont la
présence à susciter les plus grands chefs d'uvre.
Pour chaque partie je respecte
la règle des 3 unités :
- de lieu
- de temps
- et de centre d'intérêt
Comme dans beaucoup d'opéras contemporains, il n'y
a pas d'intrigue (cf. 60ème parallèle
de P. Manoury, Attitudes de Boesmans
); d'ailleurs photographie
et discours littéraire cohabitent difficilement; mais
ici plusieurs thèmes s'entrecroisent autour de l'élément
humain, de ses sentiments, de ses drames, de sa créativité,
de sa sérénité et de son sens esthétique.
Un nouvel homme EUROPEEN commence à se dessiner.
Dans ce projet deux influences
s'enrichissent l'une de l'autre :
- forte influence baroque à
travers les sujets photographiés (la statuaire et les
édifices, dans le but de recréer les flux qui
parcouraient les lieux et reliaient les groupes sculptés
si vivant dans leur emportement de sens).
- Influence contemporaine : la période que nous vivons
et tout à fait baroque (elle s'exprime entre autre
dans la théâtralité, et l'invention des
carnavals en plein renouveau).
Eros et Thanatos sont toujours présents.
Mais « l'Opéra Photographique »
désirerait entraîner le visiteur vers un état
d'exaltation proche de ce « RAVISSEMENT »
(dans le sens baroque du XVIIème siècle)
comme synthèse de toutes les émotions.
2. PHOTOGRAPHIQUE
Dans son mode d'expression « l'Opéra
Photographique Européen », à la suite
de la musique, tend vers l'abstraction, et s'éloigne
de la littérature, et de son discours, si étranger
à l'image. Seul le résultat esthétique
compte, c'est lui qui génère les éventuelles
histoires que les visiteurs pourraient se raconter.
L'intégration des structures
musicales dans la photographie est le vecteur du renouvellement
du langage de l'image, de ce qu'il suggère. Ainsi la
succession souple et enchaînée de séquences
rapides et typées (l'équivalent de 6 photos
environs), crée un tempo régulier et fait naître
les émotions.
Entre chaque prise de vue, l'appareil
photo pivote et décrit au total pour une séquence
un angle de 180°, 360° pour 2 séquences successives.
Ainsi apparaissent des sinusoïdales qui visualisent la
DANSE de l'appareil, danse qui est recréation du monde,
tourbillon des sentiments, comme dans les opéras baroques.
En même temps que la rotation
de l'appareil, la pellicule n'avance que d'une demi-photo;
ce qui se traduit par des barres régulières
(plus sombres ou plus claires) qui marquent le rythme sans
nuire à la souplesse du tempo.
Ces sortes de barres de mesure
représentent l'échelle de la transformation
des sujets et des thèmes; elles servent de point de
repère dans un espace photographique en expansion continue
où les différente « couches de signes
visuels » se démultiplient.
Grâce aux chevauchement
des photos et aux surimpressions multiples, les différents
éléments constitutifs des images conquièrent
leur indépendance les uns par rapport aux autres :
ciels, statues, modèles, façades, masques, éléments
décoratifs évoluent en toute liberté
et créent des combinaisons insoupçonnées
(c'est en partie le principe de construction de « votre
Faust » opéra d' H. Pousseur).
L'Opéra Photographique
suscite, accueille et s'enrichit de l'aléatoire contrôlé.
Ces combinaisons nouvelles sont
comme des notes qui naissent sur une portée imaginaire,
en fonction de ce qui les unit et les précède;
un grand contrepoint visuel se met en place et évolue
d'archipel en archipel.
1ère partie : Versailles
Trois longues bandes photographiques,
correspondant aux 3 actes d'une tragédie mythologique
se jouant entre les statues du parc; soit 10 panneaux - bandes
photographiques horizontales (équivalent à 56
photos).
2ème partie : Venise
Le passé toujours vivant
dans l'éclosion annuelle du carnaval. Le carnaval vécu
de l'intérieur du masque; avec cette sensation merveilleuse
de devenir transparent, de se fondre dans les murs, d'être
une parcelle d'âme vénitienne.
La dématérialisation
par l'embrasement d'âme et du corps : le ravissement
dans sa splendeur baroque.
Présentation sous forme de 8 panneaux (équivalent
à 48 photos); ils s'articulent autour d'un « S »
central qui traduit la traversée des apparences et
la redistribution des parcours visuels.
Huit agrandissements de détails
des bandes photographiques interviennent en contrepoint spatial
et créent un changement d'échelle qui multiplie
les découvertes esthétiques et les émotions.
Ce dispositif sera repris dans les 2 dernières parties
et la coda.
3ème partie : Prague
La tragédie religieuse
matérialisée dans l'espace par le Karlov Most
(pont Charles) où la contreréforme « triomphante »
en un geste ultime tente de recréer le lien religieux
rompu par les guerres de religions. Il en subsiste une théatralisation
généralisée de l'espace pragois, récupérée
par les Tchèques en un puissant moyen d'expression
et de fusion de tous les aspects de leur âme nationale.
Trois grands panneaux de 15 à
18 images chacun entre lesquels seraient intercalés
8 agrandissements traduiraient cette fusion exaltation, avec
au cur de l'ensemble : la Vlatva (soit 51 photos
pour les panneaux : voir modèle ci-joint), plus
8 agrandissements.
4ème partie : Barcelone
Patrie des plus grands artistes
plasticiens du XX ème siècle.
Elle se nourrit du bouillonnement
de la vie portuaire méditerranéenne et génère
les grandes « fusées créatives »
symbolisées par la Sagrada de Gaudi. Plus gothique
que baroque, Barcelone est l'écrin des révolutions
et des interrogations de l'art contemporain.
Dispositif photographique :
6 panneaux de plus en plus étroits et hauts (soit 48
photos en tout) faisant face à 8 agrandissements.
CODA : Bâle
Retour vers un des centres de
la nouvelle Europe : Bâle
Vers cette ville rhénane
convergent les cultures protestantes et catholiques, les musiques
baroques et contemporaines (Schola Cantorum Basiliensis, et
fondation Paul Sacher). Le carnaval qui commence le lundi
après le mardi gras, fonctionne à plusieurs
niveaux : visuel, sonore, satirique
; il offre une synthèse
de l'esprit européen qui assume le passé et
se tourne vers l'avenir.
Dispositif photographique :
5 panneaux sur 2 niveaux (soit 27 photos en tout) et 6 agrandissements.
Yves Phelippot, le 16 avril 1997 |