Depuis « Musique du
regard » jusqu'aux « Opéras Photographiques »
ma démarche se propose de mettre en valeur un des caractères
les plus profonds de la photographie : le voyage dans
l'espace et le temps.
Chaque série se présente
comme une seule image photographique dont la dimension accentue
cette dilatation de l'espace intimement liée à
celle du temps qui est à la base de tout mon travail.
Mon regard n'est plus conditionné par un format de
départ qu'il s'agirait de transgresser. Celui-ci n'existe
plus. Je suis seulement guidé par les exigences propres
aux divers sujets que je combine en surimpressions multiples
et régulièrement décalées. Ainsi
se tisse un subtil contrepoint visuel qui transfigure les
éléments de départ.
Entre chaque prise de vue, l'appareil
pivote selon un rythme qui varie avec les sujets et l'inspiration
du photographe. Une chorégraphie visuelle se dessine,
un geste, une danse, spécifiques se créent et
font naître un espace neuf en constante transformation
(on touche ici au baroque).
L'image photographique devient
une suite de variations d'intensité lumineuse (ici
nous somme très proche de la définition de la
mélodie que donne K. STOCKCHAUSEN dans les cours d'analyse
musicale, Paris 1988); une suite de pulsions visuelles qui
changent selon les couleurs, les matières, selon les
formes qui surgissent, pulsions corporelles et psychiques
en prise sur le temps.
La surimpression et l'interpénétration
des photos, la danse de l'appareil, réintroduisent
les exigences propres du langage de l'image.
Celui-ci échappe à
tout discours littéraire ou musical préalable.
Chaque élément prend une liberté nouvelle
(par exemple le ciel tourne indépendamment des nuages
et de la mer) et crée des combinaisons de formes imprévisibles
et mystérieuses, douées d'une grande force expressive
qui nous projette dans l'univers de l'onirisme et du mystère.
L'abstraction musicale n'est pas loin.
Si Olivier Messiaen voit les
couleurs en musicien, je vois la musique en photographe. Une
polyphonie visuelle s'élève ; le visiteur
devient une sorte de soliste dont le regard fait naître
une musique personnelle sans cesse renouvelée. Ainsi
l'uvre vit sa propre vie. L'artiste ne contrôle
pas la postérité de sa démarche. Heureusement !
Car l'art est une des dernières activités à
se nourrir exclusivement d'ouverture.
Yves Phelippot, mars 1990 |